De l’affect au concept | 4
En quoi la période médiévale constitue-t-elle un moment décisif de la pensée dialectique de l’affect au concept ? C’est à cette question que fut consacré le séminaire du 21 janvier, dont l’objectif était d’élucider la manière dont la philosophie scolastique a pensé, précisément dans le domaine moral, l’articulation entre affectivité et rationalité, en prenant pour point de réflexion la pensée du théologien écossais Duns Scot (XIIIe siècle).
Dans son intervention, Olivier Boulnois, professeur de philosophie à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteur de nombreux ouvrages majeurs consacrés à la philosophie médiévale en dialogue avec Aristote, a montré que la question des affects se situe au cœur des tensions de la scolastique. Celle-ci cherche en effet à penser la manière dont l’âme humaine doit se conduire de façon droite, en articulant désir, volonté et vertus. L’enjeu général du séminaire consistait à comprendre comment la rationalité morale médiévale parvient à intégrer passions, volonté et intellect, sans réduire l’éthique ni à une pure maîtrise conceptuelle, ni à une simple dynamique affective, et à souligner la position de Scot.
Le point de départ de la réflexion est explicitement aristotélicien. Olivier Boulnois rappelle un principe fondamental de l’Éthique à Nicomaque : « ni les vertus ni les vices ne sont des affects ». L’affect, en tant que passion, n’est pas en lui-même moralement qualifiant. On ne dit pas d’un homme qu’il est bon ou mauvais en fonction de ce qu’il ressent, mais en fonction de ses vertus ou de ses vices, c’est-à-dire de la manière dont il agit. La fin de l’éthique n’est donc pas la connaissance, mais l’action. Dans cette perspective, la parole elle-même n’a pas pour fonction première de dire le vrai en tant que tel, mais de manifester l’utile et le nuisible, afin d’orienter l’agir humain vers le bien. Ce cadre aristotélicien permet ainsi de poser d’emblée la question de la place exacte des affects dans une éthique fondée sur l’action rationnelle.
La deuxième partie du séminaire s’attache alors à une question décisive : comment la scolastique, sur un fondement aristotélicien, comprend-elle la vertu dans l’intervalle entre affect et concept ? C’est ici que la notion d’habitus devient centrale. La vertu éthique n’est ni une passion, ni un concept abstrait, mais une disposition stable, acquise par l’exercice répété de l’action droite. Olivier Boulnois montre que le désir ne doit pas être compris comme un simple obstacle à la rationalité : il s’inscrit au cœur de ce que la tradition aristotélicienne nomme l’orexis dianoétique, c’est-à-dire un désir informé et orienté par la raison.
Cette dynamique trouve son point d’aboutissement dans la prohairesis, le choix délibéré, où se rencontrent le désir et l’intellect pratique. La vertu apparaît alors comme une médiation vivante entre affectivité et conceptualité, l’action devenant le lieu d’unification de ces deux dimensions.
Le troisième temps du séminaire adopte le rythme (médiéval) d’une disputatio, mettant en tension différentes positions philosophiques. Certains arguments soutiennent que la volonté n’est qu’un intermédiaire, subordonné à l’appétit sensible. Les exemples de la force et de la tempérance illustrent cette thèse : ces vertus semblent relever davantage d’un gouvernement des passions que d’une autonomie véritable de la volonté. À l’inverse, d’autres traditions confèrent à la volonté un rôle structurant. Chez saint Augustin, la vertu est indissociable de l’amour, et la vie heureuse se définit ultimement comme amour de Dieu. Chez Thomas d’Aquin, la volonté et l’intellect sont étroitement articulés : la raison pratique peut ordonner les passions sans les nier, en les intégrant dans une orientation vers le bien.
Se pose alors la question centrale du séminaire : comment concilier, au sein de l’action morale, l’âme désirante et l’âme rationnelle, les affects et le concept, en ordonnant les passions dans l’action droite afin d’éclairer le jugement de l’âme ? Autrement dit, comment penser une rationalité pratique qui ne s’oppose pas au désir, mais l’intègre sans le réduire, tout en évitant de subordonner la volonté soit à l’appétit sensible, soit à un intellect purement normatif ? C’est à cette difficulté que la pensée de Duns Scot apporte, selon Olivier Boulnois, une réponse décisive.
En effet, selon D. Scot, la volonté peut parvenir à un acte droit et moralement bon sans habitus préalable. Cependant, ces actes ne demeurent pas sans effet : « de même que, dans l’intellect, un premier acte ou plusieurs actes suscitent un habitus de prudence, de même, par un acte de volonté harmonisé par la droite raison, une vertu droite est engendrée dans la volonté ». La volonté, pouvoir des contraires, se trouve ainsi au cœur du processus moral : par ses choix droits, elle ne se contente pas d’obéir à la raison, mais se transforme elle-même, en engendrant progressivement une disposition stable au bien.
En conclusion, Olivier Boulnois montre que la philosophie médiévale ne pense pas l’affect comme l’opposé du concept, mais comme un élément constitutif de la rationalité pratique. Le désir est au cœur de la discussion : il anime la volonté, la rend capable de choix droits et participe à l’engendrement des vertus. Loin d’une opposition entre passion et raison, la scolastique élabore une pensée de leur entrelacement, dans laquelle la volonté apparaît comme le lieu décisif où s’articulent affect, concept et action morale.Ainsi comprise, l’éthique de Duns Scot apparaît comme un moment charnière entre l’éthique téléologique antique et les conceptions modernes de la liberté morale : la volonté n’est plus (seulement) appétit intellectuel, car elle se meut elle-même, mais un infini intensif en acte, une puissance infinie (dont s’inspirera notamment Descartes) indéterminée ou illimitée mais par excès.
Mathilde Brethenoux
Etudiante de Master 2.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
brethenoux (19 février 2026). De l’affect au concept | 4. Le carnet de la MRSH. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15q6i



